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L'enfer du Second Cerveau (et des notes atomiques)

Damien P.
Damien P.
4 lecture min

J'ai une idée !

Et, une autre… puis encore une… et celle-ci ? Non, celle-là ! Je… aaah mer... c'était quoi déjà ?

Qui n'a jamais eu ce sentiment de se noyer dans ses pensées ?

Mon cerveau hyperactif me bombarde sadiquement d'idées "géniales" toutes les 5 minutes. Comment s'assurer de ne pas en oublier ?

En 2019, j'ai cru trouver la réponse :

Niklas Luhmann, un sociologue allemand, écrivait chaque idée séparément sur une petite carte papier. Puis, il recopiait son numéro d'identifiant sur d'autres cartes pour la connecter au réseau. Il l'a baptisé le Zettelkasten.

Incroyable !

Ce système fonctionne exactement comme mon cerveau ! Excité, j’installe Roam. Un logiciel qui émule les liens du Zettelkasten. Je commence à prendre des notes sur tout ce que je consomme.

Cette fois, je suis en contrôle de mes pensées ! Bientôt, mes idées vont s’entrechoquer dans un feu d’artifice dantesque. Je deviendrai une machine créative et dominer la concurrence.

Voilà comment mon calvaire de 3 ans a débuté…

Pas de feu d’artifice en vue

Après beaucoup de sueur, j’arrive enfin aux 1’000 notes. Je n’ai toujours rien produit de significatif.

Je perds mes matinées à rédiger des notes. Si bien que je ne trouve plus le temps de créer. Avant, quand j'avais une idée, je créais un contenu. Maintenant, je dois d'abord rédiger les notes, les connecter, les rassembler, etc.

Malgré tout, un matin, je me décide à créer un contenu pour "roder le système". Je rassemble des notes sur un sujet. Très vite, je suis submergé. Mon cerveau surchauffe. Péniblement, je finalise mon contenu. C’est un chef-d’œuvre… de confusion. Le texte est un patchwork dense et dénué d’âme (digne de ChatGPT).

J'essaie encore et encore… mais l'expérience créative est catastrophique. Je dois me rendre à l'évidence. Ce système retire mon étincelle spontanée.

Quand tu découvres une idée. Tu entres dans “l’Instant Waouh”. Il s'agit d'une fenêtre durant laquelle tu ressens une tension créatrice qui t'incite à partager ou implémenter l'idée. C'est durant cet instant d'inspiration que le travail est fun. Dès que tu as fait quelque chose de l'idée, la tension disparait.

Il existe un autre moyen d'éliminer cette tension : en notant l'idée à un endroit où tu pourras la retrouver. Mais, une fois “l’Instant Waouh” refermé, il ne se rouvre plus jamais. L’idée est devenue insipide. Ce qui t'incite à chercher d’autres idées Waouh… puis les stocker… puis en chercher d'autre… c'est sans fin.

Autrement dit…

La prise de notes est un environnement qui favorise le stockage des idées, au détriment de leur utilisation.  Ce phénomène est tellement fréquent avec le Zettelkasten que les pros du système lui ont donné un nom : "Le Collector's Fallacy".

Pourquoi mettre en place un environnement qui privilégie les comportements contre-productifs ? Ça revient à remplir ses placards de chocolats alors que tu veux maigrir. L'environnement (physique ou numérique) bat la discipline.

La grande désillusion

Accroché à mon envie de stocker mes idées, je teste des dizaines de manières de réorganiser le système pour qu'il facilite l'action… sans succès.

Mon enthousiasme s'étiole.

Un jour, je tombe sur une conférence de Charlie Munger. À un moment, un participant lui demande “avez-vous un système de notes pour vous souvenir des meilleures idées ?”

Je n'ai jamais pris de notes. Quand je veux lire, je lis. Quand je veux penser, je pense. —Charlie Munger

Un génie de la finance, qui prend des décisions incroyablement difficiles avec une rationalité hors du commun et qui n’a absolument aucun système de gestion des connaissances ?

Je suis estomaqué.

J’étais tellement aveuglé par mon désir d’avoir raison sur la prise de notes, que je refusais l’évidence.

En observant d’autres génies, c’était toujours pareil.

Le système de notes le plus complexe que j’ai découvert, c'est le Commonplace Book de Léonard de Vinci. Voilà comment ça marche :

  1. Achète un carnet de notes papier.
  2. Quand une idée résonne, recopie-la à la suite.

Pourquoi j’aurais besoin de prendre des notes alors que les plus grands esprits de toutes époques confondues n’en prennent pas ? Qu'est-ce que je ne vois pas ?

J'ai pensé au contexte. Mais, l'argument ne tient pas. Les génies actuels de mon métier n’en prennent pas non plus.

Soudain, j’ai compris ! Imagine que tu possèdes une machine qui transforme les cailloux en bronze. Tu ne peux choisir qu'une seule des deux options (à cause de ton temps limité) :

  1. Mettre en place un système pour stocker les cailloux. (Second Cerveau)
  2. Mettre à jour la machine pour produire de l’or à la place du bronze. (Premier Cerveau)

Les idées ne valent pas grand-chose, comme les cailloux, elles sont abondantes. C’est ta capacité à en produire qui compte.

Ce qui fait la force de Charlie Munger, c’est sa compétence à identifier les opportunités. C’est son premier et non son second cerveau qui vaut de l'or. C'est évident. Qu'est-ce qui va t'apporter le plus de résultats :

  1. Recevoir les notes de Charlie Munger ?
  2. Recevoir le cerveau de Charlie Munger ?

Je veux entrainer mon premier cerveau ! Car…

Passer des heures à rédiger des idées non testées dans un système de notes, ça a un nom : "masturbation intellectuelle".

Je préfère investir mon temps dans l'intégration rapide des meilleures idées.

Eh bien, je pense que j’ai le bon tempérament. Quand je découvre une bonne idée, je la maitrise rapidement et je l’utilise pour le reste de ma vie. —Charlie Munger

Quand j'ai compris ça, mon système a radicalement changé.

Comment filtrer tes meilleures idées ?

Ne prenez pas de notes, car si c’est important, vous vous en souviendrez. —Steve Jobs

Notre cerveau est conçu pour se souvenir de ce qu’il juge important. Et quoi de plus important que ce qui peut résoudre ses problèmes immédiats ?

Pour cette raison, j'investis plusieurs heures chaque semaine pour clarifier mes problèmes. Puis je laisse incuber. Mon cerveau devient alors réceptif aux solutions.

Est-ce que j’ai complètement banni la prise de notes ? Non.

J’ai adopté la philosophie du Commonplace Book, mais en version numérique. Je balance en vrac les idées brutes dans "une fosse". Il s'agit de surlignages et réflexions brutes. Quand j’ai besoin d’une information, je fais une recherche rapide. Si je trouve un passage, je le mets en gras (pour faciliter les recherches futures).

Aujourd’hui, je refuse de passer une seule minute à organiser mes notes. Je considère cette archive comme un "vide cerveau" sans grande valeur. Je peux ainsi supprimer les tensions créatives indésirables et me focaliser sur mes priorités.

Conclusion

L’important à la fin de la journée, c’est la valeur produite pour les autres. Tout ce qui vient se mettre en travers de cet objectif est une nuisance.

Prends l'habitude d'éliminer au moins une nuisance par semaine. Cette habitude est ma préférée. Elle me libère l'esprit, rend mon quotidien plus fun et accélère mes résultats comme aucune autre habitude.